À propos de la peur de tomber

 
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Ce matin, je suis tombée en scooter sur un mini-chemin entre les rizières. Pour ma défense et la défense de mon ego. C’est un mini-chemin de terre et de cailloux, avec plein de virages, où il n’y a la place pour ne passer qu’à un scooter et où il y a toujours quelqu’un qui arrive en face. C’est un mini-chemin que j’essaie d’éviter au maximum mais parfois je me fais avoir par mon GPS. J’allais à mon cours de yoga, j’étais en avance et tranquille, j’hésitais à faire demi-tour. Et puis, j’ai entendu cette petite voix dans ma tête qui disait : vas-y Camille, tu peux le faire, aie confiance en toi. Je ne pourrais pas vraiment dire si c’était de la fierté ou juste de la confiance absolue en mes capacités, la frontière est mince.
Je me suis concentrée comme rarement je l’ai été et je suis entrée sur le mini-chemin. Je roulais tellement doucement que c’est presque comme si je marchais assise sur mon scooter. Il y avait une femme balinaise derrière moi, avec son petit garçon sur les genoux, qui attendait patiemment que j’avance. J’évaluais minutieusement le danger de chaque cailloux, de chaque trou, je maîtrisais plus ou moins la situation. Tout se passait plutôt tranquillement. Au milieu du mini-chemin cependant, je me suis promise de ne plus jamais y refouttre les pieds. Ces gens sont fous, je n’ai pas envie de mourir perdue entre les rizières par 35 degrés humides, marcher c’est bien aussi, marcher c’est bien, je pourrais laisser mon scooter là, finir à pieds, changer d’identité et ne plus jamais revenir. Dès que j’ai pu, dès qu’il y a eu assez de place, je me suis rangée sur le côté pour que la femme balinaise puisse me doubler. Elle m’a regardée avec un grand sourire de remerciement et de compassion. J’ai redémarré, fière d’être une expatriée civique et soulagée d’être presque arrivée. Et juste là, à la fin du mini-chemin, alors que la victoire était proche et que j’étais sur le point de m’octroyer une incroyable médaille psychologique qui se serait traduit par une glace sur la plage au coucher de soleil, je suis tombée. Je me suis vue tomber. Tranquillement. Sans pression. Au moment où la chute devient inévitable, il n’y a pas grand chose d’autre à faire que d’attendre. J’ai entendu les petits cailloux crisser sous les roues, j’ai senti le scooter glisser sur le côté et mon corps être gentiment projeté par terre. À l’instant précis où j’ai heurté le sol, je me suis rappelée que j’étais seule et loin, et ma gorge s’est serrée quand j’ai réalisé que probablement personne n’allait s’inquiéter pour moi.
Et puis, j’ai vu la femme balinaise courir dans ma direction en me demandant si tout allait bien. Elle m’a aidée à me relever, elle a ramassé mon scooter et elle m’a prise dans ses bras. Elle m’a expliqué pourquoi j’étais tombée, que j’avais freiné avec le mauvais frein. Elle ne parlait pas très bien anglais alors elle a mis ses deux mains sur mon guidon pour me montrer comment faire. Freiner des deux freins en même temps, sinon on glisse. J’ai senti tellement de reconnaissance envers cette femme. J’ai pensé à ma mère. Aussi à mon père qui m’a expliqué trois cent fois qu’il faut toujours freiner des deux freins en même temps. J’ai regardé cette femme balinaise et j’y ai vu mes parents, là à Bali, sur mon mini-chemin entre les rizières. Je me suis dit que, peu importe là où tu es, peu importe l’âge que tu as, tu restes toujours l’enfant de tes parents. Je me suis dit que, quand tes parents sont loin de toi, tu es un enfant du monde.
En remontant sur mon scooter, je savais que je m’étais fait mal au genoux mais que ce n’était rien de bien grave. Probablement une grosse bosse égratignée. J’ai démarré et repris ma route. En arrivant à mon cours de yoga, j’ai demandé un peu d’alcool pour désinfecter. J’ai vraiment cru que j’allais périr quand j’ai tamponné le coton imbibé d’alcool sur mon genoux. J’ai pleuré intérieurement, souri extérieurement. Cela m’a fait penser que je ne m’étais sûrement pas égratigné un genoux depuis que j’étais enfant. Que je ne m’étais d’ailleurs rien égratigné du tout depuis que j’étais enfant. Que cela faisait belle lurette que je n’avais pas dû désinfecter une plaie ou mettre un pansement. Cela m’a fait réaliser à quel point on est courageux quand on est enfant. On n’a pas peur, on y va, on tombe, on se fait mal, on se relève. On ne hurle pas quand on nous désinfecte un genoux écorché. Qu’on soit clair, je n’ai pas hurlé quand j’ai désinfecté mon genoux, mais seulement parce qu’il y avait tout un tas de gens autour et que j’avais trop honte. J’ai fait mine de désinfecter toute la plaie, mais véritablement je l’ai effleurée et je me suis concentrée sur les extrémités, là où ça reste supportable. J’ai suivi mon cours de yoga comme j’ai pu. Et puis j’ai été à la clinique vérifier que tout était ok et que je n’allais pas finir amputée.

J’ai toujours eu peur de tomber. Et si pendant des années, je ne m’y suis jamais confrontée, je n’y ai même jamais pensé. Depuis que je suis à Bali, que j’apprends des nouvelles choses tous les jours, j’y fais constamment face. J’y pense à chaque fois que je monte sur mon scooter. J’ai perdu l’équilibre une fois ou deux, sans trop savoir pourquoi. J’ai senti mon scooter déraper une fois ou deux, sans trop savoir pourquoi. Je savais que je finirais forcément par tomber. On comprend assez vite ce qu’on doit faire. Pour autant, on apprend généralement ce qu’on ne doit pas faire en le faisant.
J’y pense à chaque cours de yoga. Je travaille mes postures d’équilibre sur les mains quasiment tous les jours. Quand je suis face à un mur, je suis super confiante, je monte mes équilibres et je tiens. Dès que je suis face à moi-même, au milieu de la pièce, c’est à peine si je monte une jambe. Je suis terrorisée à l’idée de la chute. Et si je me brisais la nuque ? À chaque cours, je n’ai qu’une obsession, apprendre à tomber. Apprendre à tomber pour ne plus avoir peur de me lancer. J’ai demandé à ma prof, je l’ai suppliée de m’aider. Elle m’a répondu qu’on n’apprenait pas à tomber, qu’il fallait juste tomber. Que le corps prenait toujours le relais. Le corps sait tomber de lui-même. Faire confiance à son corps et ne pas vouloir tomber avec sa tête. J’ai compris ça instantanément. Ne pas vouloir tomber avec sa tête, ne pas intellectualiser la chute, laisser son corps faire son travail de corps. Je me suis mise en plein milieu de la pièce. J’ai monté mon équilibre, j’ai tenu quelques secondes en l’air, j’ai senti le moment où j’allais perdre complètement l’équilibre et je me suis laissée faire. Mon corps est redescendu de lui-même et j’ai atterri sur mes deux pieds. Je crois que j’ai rarement connu quelque chose d’aussi libérateur dans ma vie.

Il y a plein de choses dans le fait de tomber. Que ce soit en scooter, ou d’un équilibre, ou même d’un projet ou d’une relation. La peur de tomber, quand on ne la prend pas au sens littéral, c’est aussi une peur de se tromper, une peur de souffrir, une peur de l’échec. Tomber signifie essayer. Essayer quelque chose de nouveau, quelque chose qu’on ne maîtrise pas encore. Essayer avec humilité et accepter de se tromper. Se laisser la possibilité de ne pas y arriver. Se laisser la possibilité de comprendre et de grandir. Tomber signifie faire confiance. Et plus que faire confiance, avoir confiance. Avoir confiance en son corps, avoir confiance en soi et en ses capacités de rebondir, avoir confiance en la vie. Se laisser faire. Et puis, se relever. Et réessayer. Encore et encore. Continuer d’apprendre. Encore et encore. Jusqu’à y arriver. Et alors à ce moment-là, essayer quelque chose de nouveau. Ne jamais arrêter de tomber.
Tomber nous ramène à l’enfant qu’on a tous été. Ce petit enfant qui vit en chacun de nous, qui mille fois est tombé et mille fois s’est relevé. Combien de fois sommes-nous tombés avant d’apprendre à marcher ? Ce petit enfant qui s’ennuie dans nos vies d’adulte, la plupart du temps. On ne devrait jamais arrêter de tomber. On ne devrait jamais arrêter de s’amuser. S’amuser n’a rien a voir avec l’argent, l’alcool, la drogue, danser sur la plage jusqu’à pas d’heure ou coucher avec des inconnus. S’amuser, comme s’amusent les enfants. Apprendre des nouvelles choses tous les jours, sourire aux gens, se foutre des conventions, prendre le moment comme il vient, laisser faire la vie, habiter son corps. Les enfants n’ont pas peur de tomber, c’est exactement la manière dont ils jouent. Ils tombent et se relèvent sans cesse. Et c’est une jolie métaphore de la vie. La vie est un terrain de jeux, si on ne tombe pas, on n’apprend pas, on ne grandit pas, on ne joue pas. Si on ne tombe pas, on ne vit pas.

Quand était la dernière fois que vous êtes tombés ? Quand était la dernière fois que vous avez fait quelque chose pour la première fois ?

Mon genoux et moi, on vous embrasse bien fort
Camille