Le paradoxe du moment présent

 
IMG_2901.jpg

Je vous écris de ma maison à Canggu. Ou plus exactement de ma maison à Umalas, entre Canggu et Seminyak, dans le sud de Bali. J’habite dans une petite maison toute douce et paisible, avec deux colocataires et un petit chat si mignon qu’on appelle Jacques. J’ai commencé à écrire cet article le mois dernier. Véritablement, il y a six semaines. Je l’ai laissé dans un coin de mon ordinateur et de ma mémoire. Attendant le bon moment pour le finir. J’ai attendu, encore et encore. Le bon moment n’est jamais venu. Non pas que je n’ai pas le temps. J’ai plein de temps. Non pas que j’ai des milliards de choses à faire. Je ne fais rien. Je ne fais rien et cela prend tout mon temps. Je ne fais rien n’est pas la formulation tout à fait exacte. Je dirais plutôt : je ne construis rien. Je fais plein de choses, mais rien qui ne rayonne plus loin que le moment présent. Je passe mon temps à profiter de l’instant, à faire ce que j’ai envie de faire dans le moment, jamais de rendez-vous, pas d’agenda, pas d’horaires, je me lève tous les matins et décide de ce que sera ma journée.

Être dans le moment, à Bali, ce n’est pas seulement une aspiration,  un but de vie que tu te fixes à titre personnel ou une expérience cool pour un temps. Ici, le moment présent est ancré dans la culture, comme un fondement de vie, il est partout où tu vas, dans tout ce que tu fais, à n’importe quel moment de la journée. Il s’infiltre en toi et se diffuse. Il est là, dans l’air que tu respires. Il est là, sur les visages et dans les yeux des gens que tu rencontres, dans leur démarche aussi, leur tranquillité et leur bienveillance. J’ai appris à Bali la force d’un regard, et la stabilité intérieure qu’il faut avoir pour regarder les gens dans le présent, exactement là où ils sont et tels qu’ils sont. De ces regards qui font exister, qui ne jugent pas, qui ne questionnent pas ta place mais la respecte. J’ai appris à Bali la force d’un sourire, croiser des gens et sourire, sans raison, simplement parce qu’on est vivant au même endroit et au même moment et qu’il n’y a jamais eu de meilleure raison pour être heureux. Sans même m’en rendre compte, je vis le moment parce que c’est ce que tout le monde fait autour de moi et que c’est, sans aucun doute, l’une des meilleures drogues au monde.

J’ai ressenti le moment présent pour la première fois en Inde. Je venais de monter dans un touk-touk, seule avec moi-même et mon sac-à-dos sur le dos, je n’avais aucune idée de là où j’étais ni même de là où j’allais, et cela n’avait pas la moindre importance. Le vent dans les cheveux. Mon reflet dans le rétroviseur. Et ce sentiment étrange d’infinie reconnaissance. Le soulagement. Le soulagement total et absolu. Je me suis sentie débarrassée d’un poids énorme. De mon poids, littéralement. En quelques secondes, je me suis sentie si libre et si légère que ça m’a fait mal. Comment avais-je pu passer à côté de ça si longtemps ?
Partout, depuis ce moment-là, j’ai cherché à ressentir ça à nouveau. J’ai traqué le moment présent chaque jour, dans mon quotidien, dans chacun de mes voyages, dans chacune de mes réalisations. Je voulais ressentir ça encore et encore et encore. Et en un sens, c’est exactement ce que je suis venue chercher en venant habiter à Bali. Vivre le moment présent. Vivre le moment présent tout le temps.
Bien sûr, nous avons tous vécu des moments présents éphémères. Comme dans mon touk-touk en Inde. Je suis sûre que vous avez déjà ressenti ça. Le présent qui s’impose à toi. Face à un coucher de soleil magnifique, tout en haut d’une montagne ou perdu en plein milieu d’une forêt, marcher sur la plage, sauter en parachute, avoir un fou rire, embrasser la personne qu’on aime. La liste est longue. Mais je ne vous parle pas des moments présents éphémères. Je vous parle du moment présent tout le temps. Au quotidien, dans tout ce que tu fais, dans tout ce que tu es. Ne vivre que dans le présent.

Le moment présent, contrairement à ce qu’on peut penser, c’est difficile à appréhender et à comprendre. Quand il ne s’impose pas à nous, il est assez difficile à atteindre. Il ne suffit généralement pas de tout arrêter et de profiter de l’instant. Le moment présent n’est pas palpable. Il ne peut pas vraiment s’écrire ni se décrire. Il est d’ailleurs probablement différent pour chacun de nous. Il ne se décrète pas, il ne se programme pas, il ne se commande pas. Le moment présent ne se pense pas. Il n’a rien à voir avec l’intellectuel, les pensées, la réflexion ou tout ce qu’il se passe dans notre tête. Le moment présent se joue ailleurs, quelque part d’autre, à l’intérieur de nous. Le moment présent se ressent. Et c’est là le plus important. Le moment présent est un ressenti. Et personne n’a jamais pu prévoir, provoquer ni même contrôler ses ressentis.
Il m’a fallu un certain temps pour le comprendre. Les choses les plus simples de la vie sont souvent les plus difficiles à appréhender. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre que le moment présent était, en fait, un concept assez paradoxal.

Par définition, vivre dans le présent suppose que tu ne vis ni dans le passé ni dans l’avenir. Vivre dans le présent suppose que tu es à l’aise avec ton passé et serein face à ton avenir. Il suppose d’une part, que tu as fait le travail pour vider tes placards émotionnels et psychologiques du passé et d’autre part, que tu te connais assez pour savoir exactement là où tu veux aller dans l’avenir. Vivre dans le présent est en fait le Saint-Graal du travail sur soi.

Je ne vais pas parler du passé, ce que nous gardons de notre passé est intime et souvent compliqué. Et puis, le passé est passé. Je vous laisse faire votre introspection. Je vais vous parler de l’avenir, parce que là, il y a encore tout à faire.
Comme vous j’imagine, je n’ai pas grandi dans la culture du moment présent. On m’a appris à construire, à travailler maintenant pour profiter plus tard, à sécuriser mon avenir. Mon cerveau reste habitué à penser à l’après. Sans cesse, il me pose la même question : Eh Camille, qu’est-ce que tu vas faire après ?
Souvent, je culpabilise. Je vois le temps comme un ennemi. Il passe, il passe. Il ne prend même pas la peine de prévenir. Souvent, je fais le bilan. J’ai besoin de faire des frises chronologiques dans ma tête. Qu’est-ce que j’ai fait, quand et pourquoi. Est-ce que j’ai été efficace. Est-ce que j’ai avancé vers mon but. Est-ce que je me rapproche toujours un peu plus de la réalisation de mes rêves. Quels ont été les obstacles, comment ils m’ont ralenti, est-ce que j’aurais pu mieux faire. Je ne me laisse aucun répit. Je suis dure et exigeante. Les Balinais ont une foi inébranlable, une spiritualité extrêmement forte, il semble qu’ils ne se posent jamais de questions, ils sont convaincus qu’ils vivent exactement ce qu’ils sont censés vivre au moment où ils le vivent. Mais nous autres, occidentaux, on continue d’avoir des rêves à réaliser, ce besoin de donner du sens à notre vie et cette envie irrémédiable de laisser une trace. Alors je me pose la question suivante : est-ce que vivre le moment présent tout le temps, dans tout ce que je fais, dans tout ce que je suis, me permettra de réaliser mes rêves ? Est-ce que la somme des moments présents donne un futur heureux ?

Je pense que oui. Je pense que oui si et seulement si nous dirigeons nos moments présents dans la bonne direction. Si et seulement si on se connaît assez pour inconsciemment, à chaque instant, continuer à avancer sur le chemin de nos réalisations. C’est une forme de loi de l’attraction. Si à l’intérieur de toi, tu sais ce que tu as envie de réaliser et que tu y crois, alors tout en toi, ce que tu fais, ce que tu penses, ce que tu dis, les gens que tu fréquentes, les décisions que tu prends, tout en toi te mènera vers tes réalisations. Sans même que tu aies besoin de le réfléchir ou de le planifier. Ton inconscient prend soin de toi, à chaque instant. Si tu es clair avec toi, y’a plus qu’à lui faire confiance, il s’occupe de tout.
J’ai assisté à beaucoup de conférences sur le développement personnel ces derniers mois. Et à ma grande surprise, les intervenants commençaient tous par poser les mêmes questions : qu’est-ce que tu aimerais avoir réalisé d’ici cinq ans, où tu te vois dans trois ans, qu’est-ce que tu ressentirais si tu avais réalisé tout ce que tu voudrais réaliser, quels sont tes rêves, pourquoi ce sont tes rêves, qu’est-ce qui t’empêche de les réaliser. En d’autres termes, qui tu es et où tu veux aller.

Je dirais alors que la somme des moments présents donne un futur heureux si et seulement si tu te connais assez pour savoir exactement qui tu es et où tu veux aller. Soit le point de départ et la direction. En fait, c’est vectoriel. Si tu as le point de départ et la direction, alors il n’est plus possible de se tromper. Tu pourras vivre le moment présent tout le temps, à chaque instant, et tu arriveras toujours à bonne destination.

Travaillez à trouver votre point de départ et votre direction. Et après ça, profitez du voyage.
Je vous embrasse bien fort,
Camille