Le pouvoir de se perdre

 
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Quand on voyage en solitaire, quand on quitte tout et qu’on part loin, ou plus simplement quand on prend des décisions importantes, de celles qu’on se doit de prendre seuls aves nous-mêmes. Généralement, dans ces moments-là, nos émotions sont décuplées. Quand on est heureux, on est super heureux. Quand on est stressé, on est super stressé. Quand on est triste, on est au bord du désespoir, la vie n’a plus de sens, ouvrez la fenêtre et écartez-vous, je vais sauter. Aussi, on change d’humeur en une seconde. C’est quelque chose qu’on m’avait dit juste avant mon premier voyage en Inde. Je m’en rappelle mot pour mot. Tu verras, quand tu voyages seul, tes humeurs changent du tout au tout en un claquement de doigt. Tu vas te sentir seul et loin de tout, et la seconde d’après tu seras plus heureux que tu ne l’as jamais été.
Pour ma part, dans mes moments de doute, je ne me sens pas particulièrement seule, ni stressée ou malheureuse, j’ai plutôt le sentiment d’être perdue. C’est un ressenti qui me suit depuis quelques temps déjà, ce n’est pas vraiment spécifique à Bali. Quand on part, on emmène tous nos bagages avec nous, n’est-ce pas. La question qui revient souvent est : qu’est-ce que je fous là ? C’est un qu’est-ce que je fous là super pragmatique : genre ici, maintenant et dans les jours à venir. Mais c’est aussi un qu’est-ce que je fous là global. Dans cette vie, dans cette société qui marche à l’envers la plupart du temps, dans ce monde.

La première fois que j’ai réalisé que je me sentais perdue, que j’ai vraiment mis un mot précis sur mon ressenti, j’ai flippé à mort. Comment ça perdue ? J’ai tenté de mettre de l’ordre dans mes idées et dans ma vie, ce n’était pas possible, je ne pouvais pas me sentir perdue, il y avait forcément une erreur quelque part. Et pourtant, cette question n’a cessé de se pointer dans mon esprit. Qu’est-ce que je fous là ? Je n’étais pas vraiment sûre de ce que j’avais envie de faire, ni d’où j’avais envie d’aller, ni de qui j’avais envie d’avoir à mes côtés. Et à la fois, je n’avais pas non plus vraiment envie de le savoir. Qu’est-ce que je fous là ? La réponse à cette question était toute trouvée : j’en sais rien. Je ne sais pas ce que je fais là, à cet instant. Je ne sais pas ce que je fais là, globalement. Mais finalement, est-ce que cela est important ?

Ne pas savoir. On nous a toujours appris le contraire. Je ne sais pas, cela n’a jamais été une réponse valable. Jamais. On nous a appris à avoir une réponse à tout, des objectifs, des chemins de vie tracés. On nous a appris à avoir le contrôle, et bien plus que ça, à cultiver le contrôle. Tout contrôler, tout le temps. Ce que tu vas faire, où tu vas le faire, où tu te vois dans un an, dans dix ans, combien d’enfants, un plan de carrière, un titre de poste sur ton CV, une maison de campagne, un 4×4 et trois chiens. On nous a appris à mettre des âges en face de nos objectifs. À 18 ans, tu passes le bac. À 22 ans, tu fais ton stage à l’étranger. À 25 ans, tu signes ton premier CDI. Avant 30 ans, tu auras acheté ton appartement, tu seras marié et attendras ton premier enfant. Non seulement, le contrôle fait abstraction de qui tu es vraiment (et accessoirement de ton niveau de bonheur). Peut-être que tu n’avais pas envie de faire ton stage à l’étranger mais plutôt d’aller élever des chèvres dans le Larzac. Mais en plus, le contrôle te met une pression malsaine. Si à 30 ans, comme moi, tu n’as ni CDI, ni appartement, ni mari, ni enfants, tu commences à faire peur aux gens. Et si en plus, quand on te demande ce que tu comptes faire, tu réponds que tu n’en as pas la moindre idée. C’est fini pour toi.

J’en parlais avec mon ami Nasser la semaine dernière. Nasser est égyptien. Il travaillait pour Facebook en Irlande, il s’est occupé de la sécurité des données pendant sept ans. Il a tout quitté, l’Irlande et Facebook, voyagé quelques semaines à Bali et est retourné au Caire, près de sa famille. Il n’a aucune idée de ce qu’il a envie de faire. Il pense à reprendre ses études, il pense à chercher un travail en Egypte, voyager, tout changer, tout questionner. Vivre, peu importe le reste. Juste être heureux. Je vous parle de Nasser, mais il y a véritablement des dizaines de personnes autour de moi dans la même situation (ou sur le point d’être dans la même situation).
Ne pas savoir. N’est-ce pas finalement la plus grande chance qu’on puisse nous donner. Prendre un jour après l’autre, prendre le temps, juste vivre. Le contrôle est un leurre. Nous n’avons aucun contrôle sur cette vie. Personne n’est même capable de savoir ce qu’on fout là. Je ne suis pas la seule à me poser cette question. Tout le monde se la pose. Et personne n’a la réponse. Je ne sais pas. Accepter de ne pas savoir. Et bien plus que ça, profiter de ne pas savoir. Saisir cette chance.
Avec Nasser, on a appelé ça la « not knowing phase ». Une phase pendant laquelle tu n’as aucune idée de rien. Aucune idée de là où tu veux habiter, de ce que tu veux faire, de comment gagner ta vie, des gens avec qui tu veux traîner. Remettre les compteurs à zéro et attendre de voir. Ouvrir toutes les portes devant soi, tout redevient possible. Mais je me dis. Et si ce n’était pas juste une phase ? Et si c’était bien plus que ça. Une nouvelle manière de voir les choses. Une nouvelle philosophie de vie. 

Très souvent, on m’a demandé pourquoi je faisais du yoga et ce que j’en retirais. La réponse est là. Quand tu pratiques beaucoup, à un certain moment, tu te connectes à quelque chose d’autre, à l’intérieur de toi, au moment présent. Le yoga n’est pas une pratique physique. Pas que. La pratique physique est la première étape. Apprendre à connaître son corps, retrouver une liberté totale dans son corps et dans ses mouvements. Le yoga est une pratique spirituelle, avant tout. Trouver l’équilibre à l’intérieur de soi. Je vous en parlais dans mon dernier article, le yoga est aussi un moyen de rentrer à la maison. La pratique du yoga devient addictive pour ça, on ne veut jamais perdre cette connexion-là. Quand on est connecté, on n’a besoin de rien d’extérieur. On s’en fout pas mal de ne pas savoir ce qu’on veut faire, où et avec qui. Rien ne compte à part le moment qu’on est en train de vivre. Et puis, on perd cette connexion. On la perd et on se sent perdu. Et la question revient : qu’est-ce que je fous là ?
Hier, j’en ai discuté avec une des mes profs, Murni. Je lui racontais à quel point je me sentais perdue par moments. Elle m’a regardée et m’a répondu le plus simplement du monde qu’on se sentait tous perdu. Que c’était exactement le sens de la vie. Qu’il fallait se perdre pour pouvoir se retrouver. Et que c’était en se perdant, qu’on continuait d’apprendre. Cela m’a fait penser à une réplique que j’aime tant dans « Mange, Prie, Aime ». Quelques fois, perdre l’équilibre par amour, c’est l’élément essentiel pour vivre une vie équilibrée.

Accepter de perdre l’équilibre, de perdre le contrôle. Accepter de ne pas savoir. On n’a pas besoin de mettre des mots sur tout, on n’a pas besoin d’avoir une réponse à toutes les questions. On a juste besoin de lâcher prise et d’avoir confiance. Une confiance aveugle en nous-mêmes, en qui on est et en ce qui nous rend heureux, et une confiance aveugle en la vie. Quand on a la confiance nécessaire, la vie devient magique. Et se perdre devient un cadeau.
Imaginez-le plus simplement. C’est comme prendre toujours le même chemin pour aller d’un point A à un point B. Connaître le chemin par coeur. Ne plus rien découvrir. Ne plus rien voir sur son chemin. Avancer sur pilote automatique. Et puis un jour, accepter de se laisser porter, vagabonder dans des nouvelles rues, prendre une nouvelle ligne de bus, ou passer par un nouveau quartier, trouver un nouvel itinéraire. Peut-être que vous testerez plusieurs itinéraires avant d’en trouver un qui soit vraiment merveilleux. Peut-être que vous vous tromperez de chemin. Peut-être même que vous perdrez du temps. Mais vous découvrirez. On ne devrait jamais arrêter de découvrir, ne jamais perdre notre curiosité d’enfant. Car finalement, nous ne savons pas grand chose de plus aujourd’hui que lorsque nous étions enfants.

Je vous souhaite de vous perdre le plus souvent possible. Peut-être pas dans tous les domaines en même temps. Commencez petit ! Perdez-vous dans votre boulot ou dans votre relation. Ouvrez les portes devant vous et dites-vous que tout est possible. Tendez la main et laissez la vie venir à vous.

Je vous embrasse de tout mon coeur.
Camille