Qui veut faire partie de ma famille balinaise ?

 
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Chers vous,

J’ai fêté mes « un mois » la semaine dernière. Entendez par là que cela fait un mois que je suis à Bali. J’espère bien que vous m’avez acheté un petit cadeau et que vous comptez venir me voir à Bali pour me le donner. (À ceux qui me lisent depuis mon voyage en Inde, big up, on reprend les bonnes habitudes.) J’ai bien le sentiment d’avoir quitté Paris il y a un mois. Et en même temps, j’ai le sentiment d’être arrivée à Bali la semaine dernière. Qu’est-ce que j’ai fait des trois semaines entre les deux, allez savoir.
Hier, j’ai quitté ma maison immense et ma colocataire allemande. C’était une histoire d’un mois. J’ai quitté Arthur aussi, le gecko qui vivait dans ma salle de bain, et c’est peut-être ce qui me rend le plus triste. Je suis de retour dans ma chambre d’hôtel, exactement celle dans laquelle j’ai déjà passé deux mois l’été dernier et quelques jours en arrivant début février. La même chambre. Ma chambre, quoi. Je retrouve toutes mes habitudes et c’est exactement ce que j’étais venue retrouver en venant à Bali. En un sens, je me sens plus chez moi dans cette petite chambre d’hôtel que dans l’immense villa dans les rizières que j’ai habité pendant un mois. Cela me fait, une fois de plus, réfléchir à notre rapport au matériel. À quel point, sans même nous en rendre compte, nos choix sont dictés par des notions de confort extérieur. À quel point, je me suis faite avoir par l’immense villa, l’immense chambre, l’immense piscine. Sans même me demander comment je m’y sentais. Et vues les incroyables villas qu’il y a ici, c’est à peu près certain que je vais me faire avoir encore une fois ou deux avant de vraiment retenir la leçon.

Je suis toujours à Ubud, mais plus pour très longtemps. Je prévois de m’exporter dans un autre coin de Bali dans quelques semaines, voire quelques jours. Ubud est un endroit merveilleux, au centre de Bali (prenez une carte), en plein milieu des rizières. Il y a une atmosphère à Ubud qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Tout est paisible, et humide (il faut le dire). Il y a une forme de spiritualité très particulière ici, on dit qu’Ubud est le centre spirituel de Bali. Et donc, la plupart des personnes que tu croises à Ubud sont en quête. Et c’est complètement fou, quand on y pense. Elles sont toutes là pour trouver quelque chose, elles travaillent toutes sur elles-mêmes. C’est génial quand on arrive, c’est génial quand tu es là pour ça et pour un temps, c’est incroyable de faire une retraite ici. Mais au quotidien, c’est épuisant. C’est épuisant de rencontrer des gens qui mangent sain et font du yoga tout le temps, je mange sain et je fais du yoga mais je vote pour la diversité. Des gens qui parlent d’énergies et de conspirations cosmiques tout le temps. Des gens qui te font des câlins sans cesse, le genre de câlin qui dure assez longtemps pour que tu sois vraiment mal à l’aise. Des gens qui parlent tout doucement et tellement lentement, à qui tu regrettes d’avoir demandé comment ils allaient parce qu’après cinq minutes de tirade, t’as toujours pas la réponse. D’ailleurs, à Ubud, on ne demande pas aux gens comment ils vont, on demande aux gens comment ils se sentent. Toutes les conversations ici sont super profondes. Tout le temps. Parfois, tu as juste envie de regarder un film super américain en mangeant des popcorns au caramel et des M&M’s chimiques. Et d’être super à l’aise avec ça.
Alors je pars à Canggu, dans le sud de Bali (prenez une carte), au bord de la mer, et je vais apprendre à faire du surf. Yep. Dans quelques mois, suivez-moi, je donnerai des cours de yoga en pleine mer sur ma planche de surf en chantant Jean-Jacques Goldman.

Paris ne me manque pas vraiment. Je suis profondément heureuse de ne pas me cailler les miches dans la neige avec vous. Mon appartement ne me manque pas, ni mes fringues, ni mes livres, ni mon canapé qui vit sa vie de canapé je-ne-sais-où, le métro ou le pain, ma routine parisienne, mon confort parisien. Rien de tout cela ne me manque, je n’y pense même pas. Pourtant, il m’arrive de me sentir homesick (littéralement, malade de la maison, dont la maison manque). J’en discutais avec Stephanie. J’ai rencontré Stéphanie en visitant une villa quand je suis arrivée. Je l’ai vraiment croisée un quart de seconde en faisant le tour avec le propriétaire, elle occupait la chambre qui allait être à louer. Je lui ai demandé pourquoi elle lâchait sa chambre, elle m’a répondu que c’était un peu cher pour elle. Et notre échange s’est arrêté là. Trois semaines plus tard, en sortant d’un cours de yoga, elle était sur son scooter juste devant moi, elle m’a demandé si j’avais trouvé une chambre et pour combien de temps j’étais là. On a été boire un café pour tout se raconter. Puis plein d’autres cafés. J’en discutais avec Stephanie. Je lui disais qu’il m’arrivait de me sentir homesick, mais que ma maison c’était Bali maintenant, que Paris ne me manquait pas, que cela n’avait pas de sens. C’est un sentiment très bizarre, quelque chose me manque, mais c’est quelque chose qui n’existe plus et dont je n’ai plus envie. Elle m’a répondu que c’est parce que je voulais associer la maison (home) à un endroit, à un tout. La maison, ce n’est pas un endroit, ce sont des gens. Je venais d’écrire mon article sur le fait de rentrer à la maison, à l’intérieur de soi. J’étais super têtue et bornée. Pas du tout, la maison, ce ne sont pas des gens. La maison, c’est à l’intérieur de toi. Tu n’as besoin de rien d’extérieur. Rien, ni personne.
Et puis, sa réponse est restée dans mon esprit quelques jours. La maison, ce sont les gens. Et il y avait de ça dans mon ressenti, sans aucun doute. Le manque des gens. Pas forcément des personnes en particulier, mais un manque assez vague d’avoir des gens proches de moi autour de moi. Une famille.

Mon premier réflexe a été de me dire. Pas de problème, la vie est tellement magique ici, je vais convaincre toutes les personnes que j’aime de venir habiter ici et on sera tous super heureux ensemble. Et puis, j’ai assez vite réalisé que je n’étais pas le centre de l’univers, hein. Que Bali faisait mon bonheur, pour l’instant. Mais qu’il ne ferait peut-être pas le bonheur des gens que j’aime. Que finalement, le bonheur des gens qu’on aime peut être complètement différent de notre bonheur. C’est un constat qui parait couler de source en théorie. Mais en pratique : as-tu déjà vu l’un de tes êtres aimés se mettre en couple avec quelqu’un que tu détestes sans comprendre pourquoi ? as-tu déjà vu l’un de tes êtres aimés partir habiter dans une contrée bizarre et lointaine sans comprendre pourquoi ? Ou dans un autre registre : t’es-tu déjà fait larguer sans comprendre pourquoi ?
On est tellement convaincu par les choses qu’on vit personnellement et tellement persuadé de connaître les gens qu’on aime exactement tels qu’on veut les connaître. Qu’on oublie parfois. On oublie qu’ils peuvent avoir un bonheur complètement différent de notre bonheur, ou même du bonheur qu’on projette sur eux. Qu’à la fin du compte, on prend tous nos décisions en ne considérant qu’un seul cadre de références. Notre propre bonheur personnel. Chacun sur son chemin, chacun faisant de son mieux.

J’ai pris des décisions qui ont fait de la peine aux gens qui m’aiment. Je pense à mes parents qui ont quatre enfants sur quatre continents différents. Je pense à mes parents avec beaucoup de compassion et de respect. Laissant leurs quatre enfants être heureux, même si cela signifie être loin d’eux. Parce que finalement, le bonheur des gens qu’on aime, même si c’est un bonheur loin de notre bonheur, fait aussi notre bonheur (vous me suivez toujours, pas vrai ?).
Cela ne résout pas mon problème de manque de famille ici. Si tu es très heureux là où tu es, forcément je suis heureuse. Mais je suis aussi triste loin de toi. Alors si tu te sens perdu là où tu es, que tu as envie de vivre une vie rêvée, en short toute l’année, bronzé, yoga, fruits incroyables, surf, plage et tranquillité. Viens à Bali. On pourra partager une villa incroyable, pleine de bonnes ondes, se la couler douce toute l’année, et regarder des films Marvel en mangeant des glaces. Penses-y.

Prenez soin de vous et des gens que vous aimez.
Camille